Histoire : (la suite...)
« Bonjour, je cherche une place comme serveuse… »« On peut dire que vous tombez à pic, vous ! »Un sourire éclaira le doux visage de la jeune fée. Elle était à peine âgée de seize ans mais on pouvait lire le besoin d'apprendre dans chacun de ses traits. Le gros bonhomme qui l’avait accueillie devait être le chef de l’établissement. Après s’être soigneusement renseignée, Ligéia avait découvert que l’Auberge était un endroit où on trouvait presque toujours du travail. En effet, l’endroit était si grand qu’il fallait pas moins d’une centaine d’employés pour le tenir en ordre. Chaque jour, c’était l’effervescence autant dans les cuisines que dans le restaurant. A l’étage se réunissaient régulièrement de riches hommes d’affaires discutant de choses toutes plus tordues les unes que les autres.
La jeune fille entra à la suite de l’homme et put effectivement constater que malgré l’heure tardive, l’activité régnait toujours comme en plein jour. Arrivés à l’étage, l’homme s’arrêta et se tourna vers elle.
« Avez-vous déjà un logement en ville ? »« Non. »« Bien, je vais vous donner une chambre dans l’aile des employés. La location sera bien sûr déduite de votre salaire. »Et il se mit à lui expliquer rapidement le fonctionnement de l’établissement. Il lui remit enfin une clé et la conduisit à sa chambre. Une fois seule, Ligéia s’assit sur son lit et se laissa emporter par ses pensées.
Voilà, elle était à Midgard, elle avait un emploi, une demeure et elle n’avait pas à s’inquiéter de la faim. Bientôt, elle passerait à la deuxième étape.
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Il faisait nuit depuis longtemps quand Ligéia arriva à l’endroit convenu. Elle avait eu quelques difficultés à trouver Le Sage. Celui qui, disait-on, était le chef d’une certaine organisation secrète. La fée savait pertinemment que dans les grandes villes comme celle de Midgard, il n’était pas rare de croiser de la contrebande. Des commerçants sournois et rusés faisaient venir des marchandises interdites dans la ville et les revendaient à prix forts, s’enrichissant ainsi à une vitesse folle. Mais même dans le domaine du vol et de la contrebande il y avait des règles. Ou plutôt des codes. Quiconque volait de la marchandise et l’introduisait dans la ville sans en référer à la guilde subissait les foudres de celle-ci. La marchandise en question risquait fort de disparaître définitivement ou d’être détruite, sans parler de son importateur.
Bref, Ligéia avait trouvé le moyen de prendre contact avec des personnes hautement placées dans la guilde. Ce qu’elle voulait ? Pour commencer, prendre une part active dans cette société secrète. Par la suite, elle aviserait.
Une longue cape d'un vert très foncé la recouvrait de la tête aux pieds, cachant ainsi son visage, mais il n’était pas dur pour l’autre de constater la petite taille de la fée. Ses ailes étaient sous la cape, elles aussi.
« Que voulez-vous ? »« Vous n’auriez pas un piège à rats pour moi ? »Le mot de passe était correct. L’homme hocha la tête et lui fit un petit signe.
« Suivez-moi. »Retenant son souffle, Ligéia fit ce qu’on lui demandait. Ils traversèrent plusieurs rues, puis arrivèrent face à un bâtiment abandonné. A côté de celui-ci se trouvait une cordonnerie, fermée à cette heure de la nuit. Ils se glissèrent dans la petite ruelle creusée entre les deux bâtisses, et à la plus vive surprise de la jeune femme, ils n’entrèrent pas par la porte située du côté abandonné mais par une autre, ouvrant directement sur l’arrière de la cordonnerie. Une fois à l’intérieur, la porte se ferma doucement. Ligéia se retourna et vit un autre homme qui la verrouillait.
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« Mademoiselle ! »Ligéia tourna la tête vers la table six et constata que de nouveaux clients venaient d’arriver. Elle réprima un mouvement de frustration et se dirigea vers celui qui l’avait appelée. Depuis six heures du matin, elle travaillait. Elle avait à peine eu le temps de souffler durant son heure de pause. Les clients affluaient comme jamais. Même le gérant de l’Auberge était sidéré par le nombre de personnes entassées dans le restaurant. Chacun avait l’air surexcité, tous avaient la même expression inquiète. La jeune femme avait entendu quelques bribes de conversations, et certains mots revenaient plus souvent que d’autres tel que « d’horribles chevaux blancs », « femmes en armures » et « désastres ». Ligéia savait assez bien de quoi il retournait, et elle ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter, elle aussi.
Depuis tout le temps qu’elle travaillait à l’Auberge, jamais on n’avait eu autant de monde en une journée et jamais on n’avait ressenti une telle appréhension de l’avenir.
La fée s’était avérée être une bonne employée pour l’Auberge, mais peut-être pas assez appliquée. Elle n’oubliait jamais ce qu’on lui commandait, mais elle omettait régulièrement de nettoyer les tables. De ce fait, les premiers appréciaient son service, mais les suivants lui reprochaient que la table colle par endroits. Les bières renversées faisaient en effet des ravages. Si elle ne prenait pas vraiment garde à nettoyer après avoir débarrassé, c’est parce qu’elle avait toujours la tête ailleurs.
Son entrée dans la Guilde avait été fort remarquée. Dès le premier mois, elle avait fait rapporter une somme considérable à ses supérieurs en ramenant une cargaison de vins en provenance de Thubn. Bien sûr, elle n’aurait pas pu le faire tout en travaillant à l’Auberge, c’est pourquoi elle avait engagé deux nains des cavernes qu’elle payait en chopes de bière et en nourriture, ce dont ils se contentaient largement.
Elle avait rapidement monté les échelons dans la Guilde, et elle n’était pas loin de prendre la place de Conseiller, poste très prisé. A ce stade, elle serait directement en relation avec Le Sage.
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« Utilise la magie d’Oeta ! Fuis avant qu’il ne soit trop tard ! »« Comme si j’allais te laisser ici ! »Ligéia tirait de plus en plus fort, mais elle n’arrivait pas à faire bouger Luberon.
Six mois plus tôt, il avait été décidé qu’il fallait élire un nouveau chef de la Guilde. Et deux mois après cette décision, il avait été annoncé que les Valkyries arrivaient, rasant complètement les villages et détruisant les belles villes d’Ermuic. On murmurait que Midgard n’était plus aussi sûr qu’avant, que les soldats se rebellaient et ne voulaient pas combattre. On murmurait que les dirigeants de la ville avaient fui vers Aepra dans l’espoir d’éviter la mort. On murmurait que même la Guilde des Contrebandiers ne tarderait pas à se dissoudre. C’est Ligéia qui avait été nommée nouveau chef de la Guilde. On l’avait surnommée La Sombre, en référence à la cape qui la recouvrait perpétuellement et à sa discrétion naturelle. Qui aurait cru que durant de nombreuses années, La Sombre avait été serveuse à l’Auberge ? Personne, sans aucun doute. Personne excepté Le Sage. Celui-ci avait été charmé dès l’instant où il avait fait la connaissance de son nouveau Conseiller. En tout, il en avait cinq, mais un seul était une femme.
Luberon, alias Le Sage, était le seul à connaître parfaitement la jeune femme.
« Tu as vu dans quel état je suis ? Je ne tiens même plus debout ! Si les Conseillers ont proposé de changer de chef, c’était pour une bonne raison ! Tu sais que la maladie arrive à son dernier stade. Alors, autant mourir en défendant la ville qui m’a tout donné. »Ligéia cessa de tirer et s’agenouilla face à l’ange qui avait été jadis si puissant. Quand elle avait quitté sa famille, elle n’avait pas ressenti cette tristesse qui la tiraillait maintenant. Elle devait partir, bien sûr. Mais laisser Luberon aux mains des Valkyries était trop dur.
« J’ai vu que je devais mourir ici, et que tu devais partir. Je t’en prie, Ligéia… »« Non… »Le regard qu’elle lui lança était plus obstiné que jamais. Si elle devait perdre la vie pour rester avec lui, elle le ferait. Luberon le savait. La fée se pencha vers l’ange et l’embrassa doucement. Non, elle ne partirait pas.
« Tu es toujours aussi têtue. Dans ce cas, tu ne me laisses pas le choix… »Il se redressa et posa la main sur celle de la jeune femme. Les sortilèges d’Imitation étaient sa spécialité. Une fois qu’il fut sûr d’avoir rassemblé assez d’énergie, il mit l’autre main sur son front. Soudain, celle-ci sembla comprendre ce qu’il voulait faire et secoua le bras pour le faire lâcher prise.
« Ne fais pas ça ! »Luberon sourit.
« Je t’aime. »§*§*§*§*§*§*§*§
« Lig, on va où maintenant ? »Pour toute réponse, le nain reçut un regard foudroyant. Il répondit par un sourire innocent et attendit qu’elle daigne lui adresser la parole. Bolgur était revenu du village avec assez de provisions pour tout un régiment. C’était à se demander où il avait cherché la force de transporter tout ça.
« Koltur, je te défends de m’appeler de cette manière. Je m’appelle Ligéia, pas Lig ! »Depuis dix ans maintenant, de Midgard il ne restait que des ruines. La Sombre était toujours à la tête de la Guilde des Contrebandiers, mais on n’entendait plus parler d’elle depuis bien longtemps. D’ailleurs, elle ne parlait plus beaucoup non plus. Elle avait été désemparée, quand elle s’était réveillée dans un chariot, cachée sous une couverture en peau de bête. Ce n’est qu’une heure plus tard qu’elle s’était rappelé des événements de la veille. Luberon avait imité sa Division de Tzelia et l’avait forcée à fuir la ville contre sa volonté. Les larmes avaient coulé le long de ses joues tandis qu’elle courait vers la sortie de la ville, puis qu’elle se faisait intercepter par les deux nains qui l’accompagnaient depuis son entrée dans le monde de la contrebande. Koltur et Bolgur l’avaient alors fait monter dans un chariot, l’avaient recouverte d’une couverture pour éviter qu’on la voie, et puis ils étaient partis tous les trois.
Par la suite, les Conseillers lui avaient fait parvenir des messages. La Guilde était-elle perdue ? D’une certaine façon, oui, elle l’était. Bien entendu, elle aurait pu s'établir dans une autre ville, mais toutes les grandes villes étaient déjà occupées. Voir ses rêves se volatiliser de la sorte…
Des mois plus tard, les nations s’unirent contre les Valkyries et une lutte désespérée eut lieu. Celles-ci furent vaincues mais leurs âmes s’évadèrent. L’histoire est bien connue.
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*Reconstituer la Guilde. Reconstituer la Guilde. Reconstituer la Guilde. Reconstituer la Guilde.*Ces trois mots résonnaient lourdement dans l’esprit de Ligéia. Depuis des années, elle cherchait à la reconstituer, cette Guilde. Les Conseillers n’attendaient que ça, mais aucun d’entre eux n’avait trouvé le moyen de réaliser la chose. Et maintenant, ils se taisaient. Si La Sombre avait besoin d’eux ou comblait enfin leur rêve, elle n’aurait aucun mal à le leur faire savoir. Les codes et les mots de passe établis par Le Sage seraient toujours valables tant que la Guilde ne serait pas clairement de retour.
Mais voilà que quelque chose d’incroyable venait d’arriver. Qui n’avait absolument rien à voir avec les ambitions premières de La Sombre, mais qui serait Ô combien avantageux si elle devait reprendre du service dans la simple contrebande. Les Dieux avaient décidé de combiner deux mondes pour qu’ils n’en fassent plus qu’un seul.
Qu’ils fassent selon leur bon plaisir, tant qu’ils permettent à de modestes hors-la-loi d’importer quelques marchandises insolites de Gaiaa à Elros.